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Cuaderno de bitácora - Tejiendo palabras

Arturo Pérez-Reverte : reporter sans oeillères Le Figaro Magazine ANTHONY PALOU 05 enero 2006

Arturo Pérez-Reverte : reporter sans oeillères  Le Figaro Magazine ANTHONY PALOU 05 enero 2006

Dans «Le Peintre de batailles», l'écrivain espagnol revient sur son passé de correspondant de guerre. Un roman impressionnant, d'une redoutable gravité. Rencontre.

Ce jour-là, le premier étage du Café de Flore réputé pour son calme semblait pourtant trop bruyant. Pourquoi ? Parce que Arturo Pérez-Reverte était aphone. Même dans le cloître d’un monastère il eût été difficile de l’entendre, de suivre les méandres de sa pensée effervescente. Le célèbre écrivain espagnol avait donc laissé sa voix dans l’exercice épuisant de la promotion de son dernier et probablement plus grand roman : Le Peintre de batailles. Il commande une tisane citronnée censée calmer sa gorge en feu.

Il reste malgré tout volubile. C’est qu’il en a des choses à raconter. Arturo Pérez-Reverte aime la France et parle la langue de Molière avec cet accent ibérique qui, d’habitude, lui fait rouler les « r ». Treize ans qu’il traverse régulièrement les Pyrénées. Petite barbe bien taillée de mousquetaire, oeil de jais, l’homme est attentif, chaleureux, ferveur et enthousiasme naturels du Sud. Dès la première poignée de main, on a la délicieuse sensation
d’avoir toujours connu l’auteur fameux du Capitaine Alatriste, dont le dernier tome vient de sortir en Espagne. Quand on le quitte, une seule envie : le revoir. Avec Le Peintre de batailles, qu’il considère comme la pierre angulaire de son oeuvre, Pérez-Reverte revient sur ces années où il fut reporter, puis correspondant de guerre. Vingt ans de terrain. Le théâtre
des opérations, il connaît. La Palestine, l’Irak, les Malouines, le Liban, l’Erythrée, la Bosnie, Chypre… Stylo dans une main, appareil photo dans l’autre. Reporter à l’ancienne : enfant, il se rêvait Tintin. « Je voulais surtout voyager. Je voulais aller dans les endroits dont on parlait dans les livres, être dans l’aventure, voir des filles. Je voulais trouver mon capitaine Haddock. » Aujourd’hui, il fait le bilan de ces années, quand il couvrait, journaliste, la
mort au travail. Son roman est écrit avec une impressionnante économie de moyens. L’écriture est froide comme la guerre. « Il n’y a pas d’adjectifs dans le livre, il n’y a pas de points d’exclamation, prévient-il. Je raconte l’horreur d’une manière objective. La véritable horreur est froide. Elle est comme ça (il tape la phalangine de son index contre la table qui fait tac tac tac). L’horreur,
ce n’est pas les blessés se tenant les tripes dans les mains.
L’horreur, c’est un village que vous avez connu plein de gens, d’enfants
courant, jouant, et que vous redécouvrez, un jour gris, sans personne dans les rues, pas même un chien. L’horreur, c’est quand vous marchez sur le sol et que vous entendez uniquement le bruit des vitres cassées sous vos bottes ; c’est quand vous entrez dans une maison où il ne reste que des photos d’une famille disparue. » Puis, poussant plus loin sa réflexion, il continue de sa voix enrayée : « Tuer est l’acte le plus ancien de l’humanité. Toujours selon mon expérience culturelle, professionnelle, j’ai compris que la mort, la maladie, le malheur, la souffrance font partie de la vie. Aussi normal que les honneurs, le sexe… La société occidentale et ses intellectuels ont fait une dramatisation excessive de la tragédie. L’homme de l’Antiquité ou du Moyen Age avait un rapport plus réel à la réalité. Il savait
que l’homme meurt. Aujourd’hui on a construit autour de nous des
barricades de protection virtuelle pour tenir la réalité qui est impitoyable : c’est l’iceberg qui coule le Titanic ou les avions qui percutent le World Trade Center. Contrairement à l’homme ancien, l’homme moderne n’est pas prêt à cette réalité. » 
L’histoire du Peintre de batailles est terriblement simple : dans une ancienne tour située au bord de la Méditerranée, un exphotographe de guerre, Faulques, peint une immense fresque circulaire. Il y a des peintres de batailles comme il existe des peintres de marine. Il vit seul entouré de ses pinceaux. Ses pensées sont traversées par le souvenir d’Olvido Ferrara, une femme qu’il a aimée, disparue lors d’un reportage dans l’ex-Yougoslavie où elle sauta sur une mine. Il se souvient aussi qu’il l’a photographiée morte. Cet immonde caractère prédateur du photographe !
Un jour, un inconnu se présente à Faulques :
« Je m’appelle Ivo Markovic.
– Pourquoi vouliez-vous me voir ?
– Parce que je vais vous tuer. »
Le ton du huis clos à venir est donné. Pourquoi ce Markovic veut-il éliminer Faulques ? Parce que ce dernier l’avait pris en photo – cliché qui fit le tour du monde – à Vukovar. Dès lors, cet homme enrôlé dans la milice croate devint malgré lui la figure du « héros » que les Serbes se devaient d’abattre. Torturé pendant six mois puis relâché deux ans et demi plus tard par un échange de prisonniers, Markovic part à la recherche de sa femme et de son fils. Il apprendra qu’ils ont été violés. Pour en rajouter dans l’horreur, l’enfant de 5 ans a été cloué sur une porte avec une baïonnette. Ensuite, ils ont coupé les seins de sa femme et l’ont égorgée. Et tout ça à cause d’une photo. 
Le roman devient alors un éprouvant tête-à-tête. Rarement un livre aura plongé aussi profondément le lecteur dans les limbes du mal. Entre les deux hommes se joue une sorte de dialogue platonicien. Dialogue sur la mort, la cruauté, la peinture, la peur, l’image, la nature humaine et
animale, la vie. Les regards, les gestes sont ici très lourds de sens. Un léger sourire froid, une bouffée de cigarette, des lèvres sur le bord d’un verre de cognac disent parfois beaucoup plus qu’un long discours. Quand la nuit descend lentement sur les deux hommes, quand la lune éclaire de sa
pâleur cette étrange confrontation, quand un phare balaie au lointain le ciel noir et que son faisceau illumine par intermittence les deux personnages, Arturo Pérez-Reverte est au sommet de son art brut. Le Peintre de batailles est surtout un roman sur le passé qui, comme une arête en travers de la
gorge, ne passe pas, une somptueuse réflexion sur la manipulation de l’information et sur la supériorité de la peinture sur la photographie, toujours manipulable. 
Seuls les peintres d’autrefois ne mentent pas
« Ce livre est sorti d’un regard. Il y a Goya, bien sûr, mais Goya n’est qu’un symbole. Goya, c’est Homère, Dante, c’est toute la culture européenne… Nous les Européens avons des siècles et des siècles d’expérience documentée de Homère jusqu’à maintenant. Le problème est que nous n’utilisons pas cette expérience. Nous ne voulons pas la regarder. Goya, c’est la lucidité, la réalité, ce n’est pas la peinture décorative d’un général qui voudrait inventer ses batailles, ce n’est pas une photo de guerre manipulée. Aujourd’hui, la peinture est contaminée par la manipulation. Il faut se
méfier de l’art moderne. Un peintre aujourd’hui ne peint pas le tableau pour le tableau mais pour un éventuel catalogue ou une émission de télévision…»
Quand on lui parle du Guernica de Picasso, Pérez-Reverte ne fait pas dans le politiquement correct : « J’aime Guernica de Picasso comme chef-d’oeuvre pictural, mais je ne peux pas l’aimer comme reflet d’une réalité de la guerre ou de l’horreur. Guernica de Picasso n’a pas été fait pour montrer l’horreur, il n’a pas été peint pour montrer l’attitude de l’artiste face à l’horreur. Il y a un manque de sincérité dans le tableau. Picasso savait qu’il était admiré quand il l’a peint… Goya, lui, était un vieux grognard qui savait que le monde est un territoire hostile, difficile et dur. Picasso était un enfant
gâté par le monde. Il a fait Guernica comme il aurait pu faire n’importe quoi. Goya peint avec les tripes, le coeur, la mémoire ; Picasso, lui, peignait pour l’Histoire. » 
Faulques, le personnage du roman, a compris que l’horreur ne peut pas être montrée avec les instruments d’aujourd’hui car ces instruments sont eux-mêmes contaminés par le monde actuel. Seuls les peintres d’autrefois, pense-t-il, ne mentaient pas. « Attention ! précise Pérez-Reverte, à l’époque, les peintres mentaient aussi. Un peintre religieux du XVIIe, par exemple,
faisait son tableau selon les règles de l’époque et selon le désir des
gens qui le payaient, mais au fond du tableau on pouvait toujours dénicher le vrai regard du peintre. »
L’écrivain est bien conscient qu’avec ce roman – dont on mesurera pendant longtemps l’onde de choc – il se met plus à nu que dans ses autres livres. Il fallait qu’il l’écrive maintenant : « Si on n’écrit pas un roman dans un moment juste, c’est perdu. Celui-ci était pour moi une façon de ranger les armoires. » De vider sa mémoire.
Alors, Ivo Markovic tuera-t-il Faulques ? En tout cas, le Croate pensait tuer un homme vivant, mais le peintre dans sa tour n’est déjà, au fond de sa conscience, chambre obscure, qu’un moribond.
Le Peintre de batailles, Seuil, 283 p., 22 euros. Traduit de l'espagnol par François Maspero
http://www.lefigaro.fr/magazine/20070105.MAG000000338_reporter_sans_oeillres.html?120036
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